
Déclaration d'indépendance
du Cyberspace (février 1996)
Gouvernements du Monde Industriel, géants las de
chair et d'acier, je viens du Cyberespace, le
nouveau refuge de l'Esprit. Au nom du futur,
je vous demande, vous du passé de nous laisser
tranquilles. Vous n'êtes pas les bienvenus parmi
nous. Votre souveraineté ne s'étend pas où nous
nous rassemblons.
Nous n'avons pas de gouvernement élu, ni n'en
désirons, aussi je m'adresse à vous avec la plus
grande autorité qui soit, celle par laquelle la
liberté s'exprime. Je déclare l'espace social global
que nous construisons naturellement indépendant
des tyrannies que vous tentez de nous imposer.
Vous n'avez aucun droit moral de nous diriger ni
aucun moyen de vous imposer dont nous ayons
réellement à craindre.
Les gouvernements détiennent leurs pouvoirs
légitimes du consentement des gouvernés. Vous
n'avez ni sollicité ni reçu le notre. Nous ne
vous avons pas invités. Vous ne nous connaissez pas
ni ne connaissez notre monde. Le Cyberespace
ne s'étend pas dans vos frontières. Ne pensez pas
pouvoir le construire comme s'il s'agissait d'un
Projet de Construction Public. Vous ne pouvez
pas. C'est un acte de la nature et il s'étend de
lui-même par nos actions collectives.
Vous ne vous êtes pas engagés dans notre sublime
PARLEment, ni n'avez créé la richesse de nos
marchés. Vous ne connaissez pas notre culture,
notre éthique, ou les coutumes qui offrent à notre
société plus d'ordre qu'aucune de vos impositions
pourrait atteindre.
Vous déclarez qu'il y a des problèmes parmi nous
qu'il vous faut résoudre.
Vous utilisez cette excuse pour envahir notre
territoire. La plupart de ces problèmes n'existent
pas. Où qu'il y ait des conflits, où qu'il y ait
des dysfonctionnements, nous les identifierons et les
règlerons par nos propres moyens. Nous élaborons
notre propre Contrat Social qui apparaîtra
suivant les conditions de notre monde, pas du vôtre.
Notre monde est différent.
Le Cyberespace consiste en des transactions, des
relations, de la pensée elle-même, arrangées
comme une vague montante dans la toile de nos
communications. Notre monde est partout et nulle-part,
mais il n'est pas où les corps vivent.
Nous créons un monde où quiconque peut entrer sans
privilège ou préjugé du à la race, la puissance
économique, la force militaire ou la naissance.
Nous créons un monde où quiconque, où que ce soit,
puisse exprimer ses croyances, quelles qu'elles soient,
sans peur d'être condamné au silence ou au conformisme.
Vos concepts légaux de propriété, d'expression,
d'identité, de mouvement et de contexte ne
s'appliquent pas à nous. Ils sont fondés sur la matière:
il n'y a pas de matière ici.
Notre identité n'a pas de corps. Par conséquent,
contrairement à vous, nous ne pouvons pas
maintenir l'ordre par la coercition physique. Nous
croyons que par l'éthique, l'enrichissement
personnel et le bien de tous, notre gestion émergera.
Notre identité peut être diffusée par delà
nombre de vos juridictions. La seule loi que nos
cultures constituantes puisse reconnaître est la
Loi d'Or. Nous espérons être capables de construire
nos propres solutions sur cette base. Mais
nous ne pouvons accepter les solutions que vous
tentez de nous imposer.
Aux Etats-Unis d'Amérique, vous avez créé une loi,
l'Acte de Réforme des Télécommunications,
qui répudie votre propre Constitution et
insulte les rêves de Jefferson, Washington, Mill,
Madison, DeToqueville, et Brandeis.
Ces rêves doivent à présent renaître avec nous.
Vos propres enfants vous terrifient, car ils sont
natifs d'un monde dans lequel vous serez toujours
des immigrés. Parce que vous avez peur d'eux,
de nous, vous investissez vos bureaucraties de
responsabilités parentales, étant trop lâches
pour les prendre vous-mêmes. Dans notre monde,
tous les sentiments et expressions de l'humanité,
de la plus basique à la plus angélique font parti
d'un tout sans soudure, la conversation globale
des bits. On ne peut séparer l'air du temps de
l'aire de l'esprit*.
En Chine, France, Allemagne, Russie, Singapour,
Italie et aux Etats-Unis, vous essayez de
prévenir du virus de la liberté en érigeant des
postes de garde aux frontières du Cyberespace. Ils
pourront enrayer la contagion pendant un court
moment mais seront inefficaces dans un monde
bientôt voilé par les média numériques.
Vos industries d'information, de plus en plus
obsolètes, voudraient se perpétuer en instaurant de
lois, en Amérique et ailleurs, qui prétendent détenir
la parole elle-même partout dans le monde.
Ces lois feraient des idées un produit industriel
supplémentaire, pas plus noble que la fonte.
Dans notre monde, tout ce que l'esprit humain
crée peut être reproduit et distribué à l'infini
gratuitement. Le transport global des idées ne
nécessite plus l'usage de vos usines.
Ces mesures de plus en plus hostiles et colonialistes
nous placent dans la même position que ces
amoureux de la liberté et de l'autodétermination
qui durent rejeter l'autorité de pouvoirs
distants et mal informés. Nous devons déclarer
nos êtres virtuels immunisés à votre souveraineté,
même si nous continuons à la consentir sur nos corps.
Nous nous répartirons sur la Planète pour qu'aucun
puisse arrêter notre pensée.
Nous allons créer une civilisation de l'Esprit
dans le Cyberespace. Qu'elle soit plus humaine et
plus juste que le monde de vos gouvernements.
John Perry Barlow
Davos, Suisse
8 février 1996